Notre entrepôt inconscient
- Janie Lelièvre
- 9 sept. 2025
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 12 mars

Connais-tu quelqu’un qui conserve ses agendas en papier des années antérieures ?
Tu te dis : « Mais qui utilise encore un agenda en papier ? »
À ces deux questions, la réponse est : « plein de monde » et « plein de monde ».
En organisant des espaces de travail chez mes clientes, je prévois toujours un espace d’entreposage/archive. Presque à chaque fois, j’y range des agendas d’années antérieures.
Mais pourquoi ?
La vérité, c’est que c’est une pratique tellement courante que je ne m’étais jamais posé la question jusqu’à tout récemment. En fait, c’est en rangeant mon propre bureau que je me suis demandé : pourquoi conserver mes agendas des 18 dernières années ?
J’y reviendrai.
Il y a quelques années, j’ai organisé l’espace de travail d’une écrivaine. Un mandat passionnant mais un peu compliqué.
Appelons-la Marie. Marie gardait beaucoup de choses. Comme elle devait emménager dans un appartement plus petit, elle m’a engagée pour l’aider à faire du tri.
On a trié les livres, ouf !
Le matériel informatique désuet, facile !
Puis, quatre grosses caisses remplies de cahiers soigneusement remplis à la main me sont apparues sous une montagne de magazines littéraires, moins facile !
Je m’interroge. Des cahiers de ce genre prennent beaucoup d’espace et il est plutôt rare que leurs auteurs reviennent les consulter.
D’un autre côté, pour une écrivaine, ces carnets regorgent peut-être d’idées de romans fabuleux.
Quelle valeur leur accorder ? Seule solution possible : consulter l’écrivaine.
Moi – Marie, si j’osais ouvrir ces cahiers, qu’est-ce que je trouverais à l’intérieur ?
Marie – Ah, ça ? J’y ai inscrit toutes les transactions bancaires de mes parents au cours de leurs quinze dernières années de vie. Pendant les années où je m’occupais d’eux, je me réveillais tôt tous les matins pour consigner les détails de la veille.
J’ouvre un cahier :
Nettoyage du manteau d’hiver 17,23 $
J’ai téléphoné à la clinique pour changer l’heure du rendez-vous de maman chez l’ostéopathe.
Épicerie 28,95 $ – Les céréales favorites de papa ont augmenté de 49 cents.
Moi – On archive ou on recycle ?
En posant la question, je suis déjà en route vers le bac de recyclage.
Marie – On archive évidemment…
Je fige. Ok, là on s’apprête à se séparer d’objets importants par manque de place mais on priorise les menus détails financiers de personnes décédées depuis longtemps… pourquoi ?
Moi – Marie, pourquoi veux-tu garder ces cahiers ?
Marie – J’ai mis des heures à remplir ces cahiers, je ne vais quand même pas les détruire.
Ah ! Là je comprends : jeter les cahiers reviendrait à avouer, après toutes ces années, que l’exercice de consignation avait été inutile.
Les conserver entretient l’illusion que son temps et son énergie ont été bien investis. Devant l’imminence du déménagement, j’ose exposer ma théorie avec toute la délicatesse dont je suis capable.
Moi – Marie, je crois que l’on devrait mettre ces cahiers au recyclage… (je vous épargne les détails de mon discours).
Marie – Mais je garde ces cahiers pour mes fils.
Moi – Et en quoi tes fils seront intéressés par le montant du pourboire que ton père a versé au camelot en 1997 ?
Marie – Non, bien sûr que ces détails ne les intéressent pas. Ce ne sont pas les détails qui comptent mais la quantité d’informations contenues dans ces livrets. À ma mort, mes fils découvriront ces cahiers et verront à quel point j’ai travaillé fort pour mes parents pendant toutes ces années.
Moi – Là, j’ai du mal à suivre… explique-moi.
Dans mon métier, je me fais un point d’honneur de ne pas juger mes clients. Lorsqu’un soupçon de jugement se pointe dans ma tête, je pose directement des questions. Si je comprends la raison derrière l’accumulation, c’est plus facile de ne pas juger.
Marie – Mes fils ont toujours pensé que je ne travaillais pas. Lorsqu’ils verront ces cahiers, ils comprendront à quel point prendre soin de mes parents a été une lourde tâche.
Fin de la discussion. Un peu sous le choc, j’emballe les fameux cahiers dans une boîte destinée à la nouvelle adresse. Je ne juge pas ces cahiers, mais j’y ai pensé très souvent depuis.
Donc, pour résumer, Marie conserve ses cahiers en souvenir… mais les souvenirs en question sont destinés à quelqu’un d’autre. Elle élabore même des scénarios à propos de la façon dont ces souvenirs seront découverts et interprétés.
Ces scénarios vont-ils se concrétiser un
jour ? Ce serait très étonnant.
A-t-elle raison d’agir comme ça ? Absolument.
Ce sont ses cahiers, dans son appartement, c’est sa vie. Dans son entrepôt conscient, ces cahiers occupent une place de choix.
Clairement, inciter Marie à se défaire de ces fameux cahiers aurait fait plus de tort que de bien. J’en suis persuadée.
Et c’est la raison pour laquelle je n’ai pas insisté. Peu importe ce que l’on peut en penser, Marie est très consciente des raisons qui la poussent à conserver les cahiers.
Dans le fameux code des artisans du rangement, tant que ce n’est pas un enjeu de sécurité, une décision consciente de la part de nos clients est toujours considérée comme une bonne décision.
Alors tu me vois venir : ce sont les entrepôts inconscients, le problème. Il y a les raisons pour lesquelles on garde un objet… et la raison pour laquelle on pense qu’on garde un objet. L’entrepôt conscient et l’entrepôt inconscient.
Mon travail d’organisatrice, ce n’est pas de dicter à mes clientes ce qu’elles devraient garder ou non. Mon rôle, c’est de faire en sorte qu’elles se posent les bonnes questions avant de prendre une décision.
Pour moi, un mandat réussi, c’est lorsqu’au moins 90 % de ce que contient la maison résulte de choix conscients.
On a achevé le déménagement de Marie. Plutôt que de privilégier des objets qui l’inspirent dans son travail d’écrivaine, elle a accordé beaucoup de place aux objets qui reflètent son passé et la façon dont il sera perçu.
Elle sait que j’étais en désaccord avec la majorité des choix qu’elle a faits. Mais ça, ce n’est vraiment pas important. Le plus important est que le contenu du bureau de Marie soit en accord avec ses objectifs, ses ambitions. On est vraiment dans l’entrepôt conscient.
Donc, pour revenir à mes agendas papier, je me suis demandé : est-ce que je les garde pour que mon fils puisse constater à quel point j’ai travaillé fort pendant toutes ces années ?
Pantoute.
Mon comptable m’a conseillé de garder mes agendas pour justifier mes frais de kilométrage en cas d’inspection de la part du ministère du Revenu. J’ai juste perdu le fil et les ai accumulés sans me poser de questions.
En quelques secondes, j’ai mis mon agenda de 2006 au recyclage et les autres ont suivi rapidement.
C’est ça, l’affaire : il y a des cas d’entreposage conscient, des cas d’entreposage inconscient mais, dans la plupart des cas, on ne se pose tout simplement pas la question.
Janie pour Les artisans du rangement




Commentaires